Si l'on pouvait s'asseoir à un banquet médiéval, la première surprise ne serait pas le manque de fourchettes — bien réel — mais le goût lui-même. Notre palette actuelle repose largement sur des ingrédients venus d'Amérique : la tomate, le poivron, le piment, la pomme de terre, le maïs. Aucun n'existait en Europe avant la fin du XVe siècle. Toute la cuisine médiévale s'est donc construite sans eux, et cela change absolument tout.
À la place de la tomate et du piment, ce sont les épices lointaines et les saveurs aigres-douces qui portaient les plats. On osait des mariages qui nous semblent aujourd'hui audacieux : de la cannelle sur une viande, du gingembre dans un bouillon, du sucre et du vinaigre dans la même sauce. Le sucré et le salé se croisaient sans frontière, et le fruit — raisin, prune, figue — accompagnait volontiers les rôtis.
L'autre grande différence est visuelle. Faute de tomate pour le rouge, on colorait les mets avec ce que l'on avait : le safran pour l'or, le persil pour le vert, le tournesol ou certaines baies pour d'autres teintes. Un plat médiéval de fête était conçu pour éblouir l'œil autant que le palais, éclatant de couleurs franches sous la lumière des chandelles.
Il serait faux, en revanche, d'imaginer une cuisine « brûlante ». Sans piment, la chaleur des plats restait celle, aromatique et enveloppante, du poivre, du gingembre et du galanga. On parlait de saveurs « chaudes » au sens des épices parfumées, pas du feu qui pique. Une cuisine puissante et odorante, donc, mais tout en nuances.